A rebours

1999 s’annonce, une fragmentation artificielle du temps ça rassure.
En somme, un jour de plus depuis le 13 avril 1997, date de ma renaissance.
Un acte matérialisé par un saut en parachute en tandem, réalisé avec la complicité de B., mon frère.
La première des idées farfelues peut-être ?
Une année de plus pour moi, la dernière pour mon père.

Fatigué de façon inexplicable depuis la fin de l’été dernier, mi-février le verdict tombe : cancer des poumons, pour un non-fumeur, c’est "Pô juste".

La teinte jaune de son visage trahit l’étendue de la maladie, mais personne ne lui en fait part.
Comment se battre contre un adversaire que l’on ne connaît pas ?
Il n’aimait pas l’hôpital… Peut-on aimer ce lieu ?

Des stages en hôpital, j’en ai fait plusieurs, une fois il a fait l’effort de venir.
Aujourd’hui les rôles sont inversés, c’est moi qui dois faire cet effort.
Pourquoi le ferais-je ? Combien de fois ai-je eu mal, dans un coin, tout seul dans ces internats ?
Pourquoi ferais-je cet effort, alors que lui n’a rien fait quand mes propres jours étaient comptés ?

Il n’a pas voulu savoir, il ne s’est pas donné la chance d’apprendre, maintenant c’est lui qui se retrouve en face.
Il a fait une fois l’effort d’être présent, je ferai de même.

Il est là, étendu sur le lit de cet hôpital, le bras perfusé, deux ou trois flacons sont accrochés à la potence.
Il a le regard d’un enfant, les yeux écarquillés, hagards, ne comprenant pas ce qui lui arrive.
Je ne peux pas me résoudre à le voir, là, sur ce lit, inactif, à attendre.
Je lui demande s’il se sent de faire un tour, de faire quelques pas dans le couloir… "et la potence ?", me demande-t-il. "Elle est sur roulette, elle suivra", je réponds avec étonnement et fermeté.
Son regard change, il y a autre chose. Quoi ? Je ne sais pas.
Je le prends par le bras et nous faisons notre petit tour.
Ce soir là, je prends conscience que c’est mon père. Il n’a pas souvent été présent quand j’étais seul avec ma douleur, il ne savait pas, il n’a jamais été malade avant ça.
Moi je sais, je ne peux pas le laisser là.
Je me résous à rentrer chez moi, la journée de boulot a été longue, et si je veux revenir demain, il faut que je me repose.
Tous les soirs de la semaine, je passe le voir. Au bout de quelque temps je suis épuisé, et ce, même avec la trêve du week end.
Son état ne s’améliore pas. "Bats-toi !", je répète à chaque fois. "Mais contre quoi ?", me demande-t-il.
Un soir, je lui réponds, droit dans les yeux : "tu as un cancer des poumons, il faut que tu te battes". Il le savait bien sûr, je l’ai vu dans son regard, mais personne encore ne le lui avait avoué.
J’ai compris à cet instant qu’il n’y avait que moi pour pouvoir le lui dire, et je crois que lui le savait.
Il m’a répondu que maintenant, qu’il savait contre quoi il devait se battre, des efforts il en ferait.
L’été est là : Quatre mois déjà, c’est long. Et les analyses sont désespérément mauvaises, je ne sais pas si en le quittant chaque soir, il sera encore là le lendemain, je l’appelle chaque matin, juste pour… lui dire que je passerai le soir.
Août arrive à son tour, il fait une chaleur insupportable, mon genou droit ne me laisse plus de répit, le gauche vacille, je décide de tester un nouveau produit, un visco-suppléant, une nouvelle infiltration, la dernière, entendue avec le Dr A., mon rhumato.
Le produit donne un bon résultat, mon père ne va pas mieux, mais je n’en peux plus.

Je prends la fuite avec comme excuse l’éclipse totale de soleil dont le cône d’ombre sera visible dans le Nord de la France, le 11 du mois.
Je monte sur Paris passer la fin de semaine chez ma marraine, puis je prends la direction de l’Est, Strasbourg en point de mire.

Je n’ai rien organisé, un coup à droite, un coup à gauche, dès qu’il y a trop de trafic sur la route, je bifurque, je garde le cap grâce au compas que j’ai embarqué.

C’est après coup que l’on se rend compte que l’on a un peu de chance.
Château Thierry, Reims, en fin de journée, je croise un panneau indiquant la proximité d’une maison d’hôte, pile-poil !
Je me renseigne, une chambre est libre.
Au cours de l’apéritif auquel je suis convié, j’apprends avec étonnement que la région est prise d’assaut, les réservations vont bon train depuis les 6 derniers mois…
La chambre s’est libérée l’après-midi même, un retard de dernière minute, le couple qui avait réservé n’a pas fait autant de route que souhaité, ils n’arriveront que le lendemain, une aubaine !!!
Incrédule, le lendemain, je reprends ma virée comme si de rien n’était.
Le temps est mauvais, il pleut, il y a du vent et il fait froid, c’est le Nord !!! Cela ne m’engage pas à la balade.
Après avoir déjeuné, je me dis que le mieux serait de chercher dès maintenant une chambre et, au pire, de me faire un ciné quelque part.
Le premier hôtel que je démarche est complet, le second aussi, je commence à entrevoir l’étendue de l’invasion, les mots sont toujours les mêmes : "Complet depuis 6 mois". L’éclipse est pour demain.
Je prends une carte et je cherche la plus grande ville du coin, à l’extérieur du cône d’ombre, dans un rayon de moins 100 km.
A 100 km je suis en Belgique, je ne me sens pas de quitter la France !!!
Sedan est à 80 Km environ, à ce moment plus question de flirter, je prends le chemin le plus direct.
Aux portes de la ville, le premier motel, une affiche sur la porte renseigne tout de suite : "complet", je vais aux renseignements, aucune possibilité, et à l’accueil on me confirme que c’est pareil dans toute la région. Bon ! Bon ! Bon ! Pas très simple tout ça, et ce temps de m…. n’arrange rien, il fait vraiment froid.
L’après-midi tire à sa fin et je n’ai toujours pas de chambre, je poursuis donc en direction de la Belgique.
Il se fait tard, la faim me gagne. Au détour d’un petit village, une espèce de routier, au moins je vais manger, et au pire je dormirai dans la voiture, sur le parking…
La faim justifiant les moyens, je demande à l’aubergiste s’il ne connaît pas quelqu’un dans le village qui pourrait m’héberger pour la nuit car l’idée du parking ne m’emballe pas trop.
Pas de solution… Tant pis je vais prendre le temps pour manger…
En fin de repas je suis abordé par un couple d’étrangers. Ils arrivent de Middelbourg, aux Pays-Bas, où ils tiennent une brasserie : "De Mug, Le Moustique".
Ils m’apprennent que, venant souvent dans la région, ils connaissent un autre tenancier qui pourrait peut-être avoir une chambre d’ami…. Dans la vie il faut prendre des risques et il est plus de 23 heures…
Me voilà à les suivre, je ne sais pas très bien où, en direction de la frontière belge.
On s’arrête en rase campagne, il va voir son ami… C’est bon, il a un lit.
Je n’ai pas été rassuré de toute la nuit, je revoyais les images du film de l‘Auberge rouge, avec Fernandel.
J’avais demandé à être réveillé tôt, pour avoir le temps de rejoindre la zone d’observation et quitter cet endroit qui, de nuit, me semblait un peu lugubre.
Au petit matin, je descends donc de ma chambre et découvre un homme qui démarre la journée avec un café composé à part égale avec un alcool. Son visage buriné par la vie, il porte une casquette comme celle du capitaine Haddock vissée sur la tête.
En fait, j’ai eu de la chance, le jour précédent, il attendait l’un de ses amis qui n’est pas arrivé…
Je regrette de ne pas avoir pris de photos de ce personnage typique, devant son petit bar désuet, perdu sur cette départementale.
J’ai un peu de temps, il m’a conseillé d’aller visiter une abbaye, à 5 Km de l’autre côté de la frontière.
Bon, un peu d’aventure…Je vais passer une frontière, et je fais même une photo du panneau !
Je reprends ma carte, aujourd’hui à 12 H30 minutes, il s’agit de ne pas rater le rendez-vous.
Je repère sur la carte un fort près de Montmédy, ma nouvelle destination.

Une bonne idée, le fort, une citadelle de Vauban je crois, situé au sommet d’une petite colline qui domine une plaine sur 360 degrés, le lieu idéal pour l’observation.
Il y déjà beaucoup de monde, des Belges, des Luxembourgeois, de nombreux étrangers d’Europe du Nord.
Il n’y a plus qu’à attendre, j’en profite pour prendre un petit déjeuner plus conséquent.
Le temps est toujours aussi froid et nuageux mais il ne pleut plus.

Mon père ? J’ai pris des nouvelles il y a deux jours, il n’y a pas d’évolution, simplement une lente descente.
Je pense à lui et je me dis que j’aurai plein de choses à lui raconter, des photos à lui montrer, et lui donner envie de continuer à se battre… Je n’accepte pas encore les faits.

L’heure arrive.
Le disque lunaire entame le soleil, qui filtre entre deux nuages.
Puis l’éclipse solaire est totale.
L’ombre portée traverse la plaine et nous enveloppe. Tout le monde exprime sa joie de vivre en ce moment si particulier.
C’est un mélange de sensations visuelles et thermiques. En quelques secondes le voile de la nuit tombe, l’éclairage public des villages environnant s’illumine, la température chute brutalement puis, aussi rapidement qu’il était arrivé, se lève le voile, les lumières s’éteignent, le jour reprend le dessus, la température remonte.
Un concentré de sensations en l’espace de quelques minutes. Une photo floue, prise dans la précipitation d’une soudaine éclaircie mais je sais que c’est l’éclipse totale…

Je reprends ma route direction Metz puis Strasbourg pour visiter La Petite France.
Une nouvelle excursion hors de France en traversant le pont de l’Europe et j’entame ma re-descente sur Marseille par l’autoroute.
Je profite de l’occasion pour faire un petit détour par un magasin de bonsaï, du côté de Soyons, dont j’avais repéré l’adresse sur un certain magazine… Le hasard ???
Je fais une halte chez ma cousine, du coté d’Avignon, la journée a été longue depuis Strasbourg.
Demain dimanche, je serai de retour après 9 jours de balade. Lundi le boulot, et mon père.

Il m’accueille avec un grand sourire : "alors mon globe-trotter ?". Il avait reçu la carte souvenir que j’avais postée quelques jours plus tôt.
Il a fait l’effort d’être digne, mais j’ai bien remarqué que son état avait brusquement empiré, ses jours étaient maintenant comptés.
Début septembre, il n’était plus que l’ombre de lui-même, et ces derniers jours nous ont rapprochés.
J’ai osé lui demander avant qu’il ne parte de me dire pourquoi tous ces non-dits, l’internat, toute cette souffrance cachée, tous ces combats, tant de malentendus.
Il avait fait au mieux à l’époque, n’avait pas su, compris à quel point j’avais eu mal tout seul, loin, sans personne.
Le destin a voulu qu’il en prenne conscience de cette façon… Dur, très dur ! Il nous a rapprochés au travers de cette épreuve, rapprochement qui n’aurait pas existé autrement.
Un soir il m’a dit qu’il était vraiment à bout de force et, les yeux dans les yeux, je l’ai autorisé à partir.

Quelques jours plus tard, le 14 septembre 1999, peu après midi, profitant de l’absence momentanée de ma mère qui était à son chevet et moi injoignable car parti du labo précipitamment pour rentrer à la maison m’injecter du facteur à cause d’un genou, il est parti.

Je regrette qu’il n’ait pas suivi toutes mes excursions, la naissance de son petit-fils G., mon filleul.
Je regrette tous nos non-dits, toute cette absence, mais peut-il, ou pouvait-il en être autrement ?